jardin des PETITES RUCHES

Ruches rebelles sans récolte de miel

samedi 30 avril 2016 par Petites ruches

Des abeilles libres ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Pour quoi faire ? A quoi sert une abeille si ce n’est pour nous fournir du miel ? J’ai écrit cet article pour tenter d’apporter des réponses à ces questions.
Peut-être est-il encore temps d’inventer un autre rapport à l’abeille, une relation plus douce et non mercantile ? Parce que les utopies sont aujourd’hui plus que jamais nécessaires.
Sur Facebook :
- Ruches rebelles
- SOS essaims d’abeilles

Où en est le "Marché du miel" ?


Je viens de lire que plus de 20.000 tonnes de miel français ont été récoltées en 2018. L’année a été très bonne dans de nombreuses régions de France : résultat exceptionnel !
Certaines ruches ont même produit, nous dit-on, plus de 100 kilos de miel sur la seule miellée de luzerne ! Les apiculteurs applaudissent.

Et nous, citoyens ignorants, devons-nous nous réjouir de cette nouvelle ?...
Et les abeilles ? qu’en pensent les abeilles ?
Y aurait t’il un revers à la médaille ?
Médaille, ...
Ce mot m’évoque le Salon de l’Agriculture, où l’on remet la médaille à la plus belle vache, au plus beau taureau, au plus gros cochon, au plus beau poulet... etc
Alors pour mieux comprendre, voyons ce qui se passe dans les salons agricoles modernes.

Des parallèles avec le monde agricole

Voici le premier exemple :
vaches de concours  :

vaches de concours

En 1900 une vache produisait 10 litres de lait par jour. Aujourd’hui elle en fournit en moyenne 30 litres. Et le record revient à une vache Holstein aux mamelles géantes, avec plus de 90 litres !
Ces résultats font la fierté des éleveurs sélectionneurs, engagés dans cette course effrénée du toujours plus.
Le revers de la médaille est qu’on est obligé de faire porter à ces vaches aux mamelles démesurées des hamacs pour les soutenir et éviter que leurs ligaments ne se fragilisent..
des harnais pour soutenir leur mamelles hypertrophiées

Deuxième exemple :
poulet sans plumes

Le poulet ’bare chicken’, est plus rentable que le poulet à plumes

A présent disponible sur le marché, ce poulet ’bare chicken’ a été obtenu par sélection : son inventeur a réussi à créer cette nouvelle race de poulets sans plumes afin de faciliter le travail des éleveurs.
Le revers de la médaille est que cet animal à la peau nue est fragilisé et ne peut pas vivre dans des situations trop froides.

Quel est le rapport avec l’abeille ?

On pourrait poursuivre à l’infini avec ces exemples qui nous montrent les limites de ce que nous avons coutume d’appeler le progrès. Ces limites sont atteintes dès que l’on fragilise le Vivant.
L’abeille, animal minuscule, ne monte pas sur les podiums des concours agricoles. Elle subit en silence, et sans que personne ne le soupçonne, les mêmes dérives. Découvrons-en quelques aspects :

Reine portant un dossard aimanté numéroté

Marquage et clippage des reines

Voici la photo d’une reine abeille portant sur le thorax un dossard métallique numéroté, ingénieux et diabolique dispositif anti-fugue. Si la reine tentait de quitter la ruche (sa prison) lors d’un essaimage, elle serait aimantée à la porte, et l’essaim réintégrerait la ruche, abandonnant son projet de voyage.

Le clippage, autre pratique courante en apiculture consiste à couper les ailes de la reine, toujours dans le même but, celui de l’empêcher de partir. La colonie se trouve alors dans l’impossibilité d’effectuer un essaimage naturel puisque la reine ne peut plus voler. (les ailes ne repoussent pas ! Et si certains ne coupent qu’une aile sur deux, le résultat reste le même.)
Cette pratique du clippage, mutilation de la reine, est interdite en apiculture bio.

opération clipage : couper les ailes de la reine

Sélection des colonies : sur quels critères ?

« Le rêve de tout apiculteur est bien entendu d’avoir des abeilles parfaites ! » ai-je pu entendre...
Mais alors à quoi ressemble l’abeille parfaite selon les professionnels ?
Quels sont les principaux critères qu’ils ont retenus depuis des décennies pour tenter d’approcher la fameuse abeille parfaite ?

  • la bonne productivité (appelée instinct d’amassage)
  • la douceur comportementale (afin de pouvoir travailler sans protection ni enfumoir)
  • la bonne tenue aux cadres : Les abeilles restent sur leurs cadres sans réactions notables aux manipulations
  • la faible tendance à récolter la propolis (car elle colle les cadres et tache les habits)
  • la faible tendance à l’essaimage

Les colonies des ruchers de sélection reçoivent des notes (allant de 1 à 5) sur chaque critère, et les mal notées sont déclassées et écartées du rucher. Elles ne pourront prétendre au podium.

Au bout du compte, les abeilles obtenues par ces sélections répétées n’ont plus rien à voir avec les anciennes souches. Elles sont devenues des abeilles de compétition, douces et productives, certes, mais aussi d’une extrême fragilité, ne pouvant plus subsister sans l’aide de l’homme (surveillance, remplacement des reines, distribution de sucre et de compléments alimentaires, acaricides pour traiter leurs parasites... etc).
Et la performance se monnaye très cher :
Le prix d’une reine de compétition peut atteindre 50 à 80€ !
Et celle d’un essaim sélectionné vaut entre 150 et 200€.

L’insémination artificielle des reines

Insémination artificielle d’une reine

l’insémination instrumentale des reines a été réellement mise au point vers 1970 (premiers essais réalisés par Huber dès 1814, Watson en 1927) pour maîtriser le pedigree des souches, garantir le maintien des performances obtenues, sans risque de ’pollution génétique’.
Pour cette opération la reine est anesthésiée (CO2), et le sperme d’un seul mâle lui est injecté.
Sa longévité s’en trouve diminuée : au lieu de vivre 5 ans, elle ne durera qu’1 ou 2 ans), et il faudra sans cesse la remplacer.
La reine pond des abeilles-soeurs, et la colonie aura très peu de diversité en comparaison d’une colonie sauvage où la reine s’accouple naturellement avec par un grand nombre de mâles.
Cette pratique dommageable pour l’abeille est aujourd’hui très largement répandue (Chili, Argentine, Canada, Etats-Unis, Hawaii, Nouvelle Zélande, Pays de l’Est...), et les reines d’importation voyagent légalement par avion à travers le monde. A titre d’exemple, au Chili, 500.000 reines fécondées sont produites chaque année.
Elle est toutefois réglementée en apiculture bio : La charte bio Demeter interdit totalement cette pratique ; celle de Nature et Progrès la tolère uniquement dans le cadre de la sauvegarde génétique d’un écotype d’abeille locale.

  • Une vidéo de 20 mn sur l’élevage des reines en Argentine,
    reines expédiées dans le monde entier :

Le sucre, sous toutes ses formes : sirops et candis de nourrissements

Il s’agit encore un sujet tabou.
La nourriture naturelle de l’abeille est, rappelons-le, le miel. Et celle de ses petits, le pollen.
Rien d’autre.
Elles ne sont pas faites pour manger autre chose.

Alors pourquoi les nourrisseurs de ruches sont-ils remplis de sucre ? pour stimuler les abeilles, pour augmenter les productions, et parce que leur miel est prélevé au fur et à mesure que les abeilles le fabriquent.
En France, la quantité de sucre donné aux abeilles représente 2 fois la production totale de miel !
Ces sirops et autres candis fragilisent les abeilles en diminuant leurs défenses immunitaires, jouant un rôle certain dans le déclin des abeilles.

La forte consommation de sucre est également une réelle menace pour l’homme (les enfant sont particulièrement visés), accroissant considérablement les risques d’obésité et de diabète.

La réalité est-elle aussi noire ?

Pour compléter cette présentation, voici l’extrait d’un texte de Guillaume Lemoine, lui même apiculteur, qui dénonce ces pratiques :
« Ne nous voilons pas la face. Nos pratiques, même pour les apiculteurs amateurs, relèvent majoritairement de l’apiculture intensive. Les apiculteurs utilisent massivement depuis un siècle des abeilles importées comme les abeilles italiennes (Apis mellifera ligustica), carnioliennes (Apis mellifera carnica) ou encore caucasiennes (Apis mellifera caucasica) et leurs hybrides comme la Buckfast. Ces introductions ont été faites et sont toujours réalisées dans le but de donner des colonies plus productives, plus fortes en nombre d’individus et ayant une plus longue période d’activité (et parfois des individus plus doux).

La sélection artificielle, l’élevage et le clippage des reines, l’utilisation massive de sirops de stimulation et nourrissement (dont l’usage en France est plus du double en volume que la production de miel), le développement de l’usage de ruches en plastique, l’usage de cires et sirops contaminés... ainsi que le déplacement des colonies (transhumance) sont monnaie courante dans l’apiculture moderne. »
Lire le texte dans son intégralité

Une nouvelle voie possible : la slow apiculture


Comment pouvons nous modifier notre relation à l’abeille ?
En la considérant non plus comme une vache à miel, mais en lui redonnant, du moins partiellement, un statut d’insecte libre et sauvage.

Je laisse ici la parole à Gilles Ratia, ex président d’Apimondia, qui avance la piste d’une « slow apiculture » dans le cadre d’une approche holistique précautionneuse de l’avenir de la biodiversité, donc de l’humanité...
Voici un extrait d’un article paru en 2006
 :

  • Soit les apiculteurs ne font rien sinon s’adapter tant bien que mal sans cesse aux nouvelles pressions du métier : pesticides de plus en plus pernicieux, globalisation des maladies et parasitoses, produits vétérinaires à bout de souffle, climatologie aléatoire, législateur de plus en plus strict au niveau de la qualité des produits de la ruche tout en laissant passe les adultérations industrielles d’Extrême-Orient, coûts de production croissants, etc. Peu survivront...
  • Soit les apiculteurs se tournent vers la « Slow Apiculture » : abandon de l’élevage de reines, des cires gaufrées, des nourrissements autres que ceux de survie,
    réduction des transhumances et des traitements allopathiques, etc., encore faudrait-il que les agriculteurs en fassent autant, à leur niveau et dans leurs propres pratiques, dans le cadre d’une approche holistique précautionneuse de l’avenir de la biodiversité, donc de l’humanité. Tous survivront..
    . »
    Lire le texte dans son intégralité

Que pouvons nous faire individuellement, face à ce constat ?

Nous, simples citoyens éclairés, pouvons agir par nos choix de consommation : Voici quelques conseils très simples que je propose :

  • En ce qui concerne le miel, il serait préférable d’en consommer moins, et aussi moins de produits à base de miel (pains d’épices, biscuits au miel, céréales au miel pour les enfants, etc, car du miel chauffé perd toutes ses propriétés...).
    Le remplacer par du sucre intégral (bio) ou des confitures maison.
    Considérer le miel comme un alicament, puissant remède aux mille vertus pour la santé, bien utile en périodes de fatigue, ou de convalescence par exemple.

A titre d’exemple, un mélange de miel et d’huiles essentielles bien choisies (aromiel) est une remède souverain (voir les recettes de Roch Domerego pour connaître les bons dosages et les recommandations d’usage) :

  • Acheter impérativement du miel bio (si possible avec le label Demeter ou Nature et Progrès qui respectent des chartes plus exigeantes que le label AB). Bien sûr il est beaucoup plus cher, mais il est aussi bien meilleur et, surtout, plus respectueux de l’abeille.
  • En résumé : en consommer moins, mais du meilleur !
  • Ne plus acheter ni pollen, ni gelée royale, ni aucun produit contenant de la gelée royale, toujours dans un souci du respect de l’abeille.

Aller encore un peu plus loin : bricoler une ruche de biodiversité et l’installer dans son jardin

  • Voici une vidéo-tuto de 8 mn que nous avons faite pour vous aider à fabriquer une ruche rebelle :

    En implantant des ruches de biodiversité, sans contrôler ni contrarier le développement colonies, les essaims se formeront librement, les reines s’accoupleront naturellement avec de nombreux mâles extérieurs à la ruche, et le patrimoine génétique des colonies pourra se renforcer années après années.

Fabriquer une ruche de biodiversité c’est offrir à une colonie un espace semblable à un tronc creux, mais il ne s’agit pas de devenir apiculteur. Et dans ce ’nichoir à abeilles’ nous ne prélèverons rien ou presque rien (un ou deux pots de miel pour le plaisir). Les ruches ainsi traitées sont très douces et peuvent trouver leur place au jardin.

Télécharger les plansPlans pour construire la Ruche Rebelle sans récolte de miel {PDF}

De nombreux modèles de ruches écologiques existent : ruchette de biodiversité (modèle de Gilbert Veuille), ruche tronc, ruche en paille, Sun-hive, Kényane, ruche en terre-paille, en bois cordé, ruche warré, ruche ronde en divers matériaux,... etc
Certains modèles ne sont pas difficiles à construire soi-même.
Il est important que cette ruche ne contienne pas de cadres, que les abeilles n’y soient pas dérangées et que le diamètre intérieur ne dépasse pas 35/40 cm
Aujourd’hui il est urgent de réaliser que les abeilles ont besoin de notre aide pour se renforcer, car elles subissent des agressions nombreuses. La ruche que nous pouvons leur offrir est avant tout un nichoir, simple à fabriquer, et peu coûteux, dans lequel elles vivront librement et mangeront uniquement leur propre miel, celui qu’elles ont soigneusement sélectionné car sa composition correspond exactement à leurs besoins.

la ruche est installée au jardin, et peuplée
Ruche dite ’rocking-chair’ inspirée du modèle de G. Veuille

Inventons une nouvelle façon "d’élever" des abeilles ; non pas pour en tirer le meilleur profit, la meilleure rentabilité, mais plutôt offrir un logis confortable à une colonie d’abeilles, dans un environnement aux floraisons diversifiées, afin qu’elle puisse prospérer le mieux possible, et vivre de façon autonome.

Ruche en bois cordé, comme une cheminée
  • Dans cette vidéo, 22 femmes s’expriment sur leur relation avec les abeilles, lors de la conférence Leearnig from the bees qui a eu lieu en 2018 en Hollande

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titre documents joints

Exemple parmi d’autres : Reines inséminées en Pologne

7 janvier 2019
info document : PDF
696.3 ko

Article du magazine Reporterre 2018

26 décembre 2018
info document : PDF
349.1 ko

Interview de Gilles Ratia (pdf)

23 décembre 2018
info document : PDF
775.9 ko

Ne serions nous pas un peu responsables de nos malheurs ? par G. Lemoine (pdf)

23 décembre 2018
info document : PDF
175.2 ko

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